Chapitre 5. Garde

 

5.

Garde

 

 

Ce fut Guy qui rejoignit le premier le petit groupe. Il avait vécu une histoire similaire à celle des autres. Après avoir longuement arpenté les rues du village, il avait comme eux traversé la tempête en se disant que la cuisine du collège devrait abriter de quoi se nourrir pour un moment. Il était passé par le château et avait rejoint l’école primaire exactement à l’opposé de la rue qu’avait empruntée Marion. Bien caché sous les pins, il avait été le témoin des va-et-vient des araignées et avait attendu longuement dans le froid et la neige qu’elles daignent enfin rentrer dans leur tanière pour pouvoir continuer son chemin, ce qu’elles ne firent qu’à la nuit tombée. Après s’être longuement assuré durant de longues minutes (était-ce des heures ? il n’aurait su le dire, sa montre à Quartz et son téléphone ne fonctionnaient plus depuis ce matin) qu’il ne risquait plus rien, il avait rejoint le collège. Il avait vu le brasier de l’entrée de la cantine depuis qu’il s’était approché de la salle de sport. Il faut dire que ce bâtiment dominait tous les autres puisqu’il était situé en haut de colline bien au dessus de l’enceinte même du collège.

 

Il avait prudemment fait le tour pour se cacher de la lumière dégagée par le feu de camp. En approchant par le bâtiment administratif, il pourrait voir qui avait allumé le brasier et pourrait prendre le ou les éventuels survivants par surprise. Dans cette pénombre, à l’abri des branches du saule pleureur il lui avait fallu quelques minutes pour s’habituer à la clarté des flammes et enfin reconnaître Ben. Guy l’avait déjà vu dans le magasin de ses parents à de nombreuses reprises. Il venait régulièrement avec sa mère pour y chercher des pots de peinture blanche – toujours les mêmes, la marque la plus résistante – pour pouvoir garnir les murs de leur grande ferme. Rassuré, il l’observa encore quelques minutes afin d’être certain de ne pas encore tomber sur une bizarrerie supplémentaire, puis quand il se sentit enfin en parfaite sécurité, il s’approcha du feu sans crainte après avoir chuchoté à plusieurs reprises le prénom du jeune garçon.

 

D’abord  méfiant, ce dernier leva les mains, prêt à se servir de son pouvoir, mais dès qu’il reconnut le visage de Guy dans le clair-obscur du feu, il se jeta littéralement sur lui à bras ouverts.

 

- Hé Guy, tu es vivant ! tout va bien pour toi ?

 

- Bah écoute, ça va, t’inquiète, et toi tu vas bien ? tu es seul ici ?

 

- Non, y’a Marion et Laurian. Moi ça va bien aussi mis à  part tout ce foutoir. T’es sûr que ça va bien ? y’a tellement de trucs bizarres autour de nous !

 

Guy n’avait pas montré sa joie quand le garçonnet lui avait annoncé la nouvelle de la survie de Marion. Au fond de lui, il était persuadé qu’elle avait pu survivre, mais il ne s‘attendait pas à la trouver ici, et surtout, pas aussi tôt. Au plus profond de son âme il ressentit toutefois la chaleur d’un immense bien-être lui nouer l’estomac. Ne voulant pas se montrer dans un état de faiblesse devant le garçon, il se reprit instantanément et effaça le sourire qui commençait à apparaître sur son visage. La simple évocation du prénom de Marion lui avait fait oublier toute la fatigue et le stress qu’il avait accumulés durant cette folle journée.

 

- Ca va, mais j’ai une faim de loup. Tu as de quoi grignoter pas loin?

 

- Je vais chercher de quoi manger dans la réserve, mais on fera chauffer ça sur le feu, histoire de ne pas réveiller les autres.

 

Ben revint quelques instants plus tard avec une petite boîte de saucisses aux lentilles qu’il ouvrit avec son couteau suisse, versa le contenu dans une casserole qu’il mit à chauffer directement sur le brasier, puis ceci fait, il engagea la conversation avec le nouvel arrivant.

 

- Alors ? dit-il presque gêné.

 

- Alors quoi ?

 

- Euuuuh, il t’est arrivé quoi ?

 

- Un truc à peu près pareil qu’à toi je suppose. Si tu es arrivé jusqu’ici, c’est parce que tu t’es retrouvé tout seul ce matin, je me trompe ?

 

Le garçonnet sentit une boule lui serrer la gorge à la simple évocation du mot «seul». Il acquiesça difficilement d’un hochement de tête et essuya le plus discrètement possible une larme naissante au coin de son œil.

 

- Oui, et c’est pareil pour les autres… Il n’ajouta rien.

 

Guy prit le temps de terminer avec ses lentilles, puis lui expliqua le déroulement de sa journée. En sortant du magasin de ses parents, il avait lui aussi été témoin du massacre d’un jeune enfant par un humanoïde à peau de Shar Pei. Il avait réussi à profiter d’un moment d’inattention de la part du monstre pour couper rue du Château. De là, en passant par les jardins, il avait pu rejoindre l’école primaire, où, encore sous le choc du spectacle qu’il venait de vivre, il était tombé sur une autre abomination. Il avait attendu patiemment le retrait des araignées pour pouvoir poursuivre son chemin à travers le bois.

 

Pour ne pas avoir à approcher de trop près les arachnides, il avait attendu un très long moment dans le froid et l’obscurité, luttant contre son impatience mais surtout la température plutôt basse. Il ne saurait véritablement dire combien de temps il était resté là, sa montre refusant de fonctionner depuis ce matin malgré y avoir mis des piles neuves, mais il était certain d’une chose, il n’avait rien mangé depuis son réveil, et son estomac avait crié famine bien avant que la « colonie des sales bestioles » ne se décide enfin à retourner à l’intérieur de l’école.

 

Sa progression dans la nuit noire avait ensuite été des plus lentes, il lui avait fallu de longues heures pour parcourir les quelques dizaines de mètres séparant l’école primaire du collège, la neige n’aidant en rien l’avancée de son périple, mais surtout la peur que les araignées ne le repèrent, l’avait rendu plus prudent encore dans sa progression et sur un terrain très accidenté qui plus est. Cela dit, ce n’est pas la lumière qu’il dégageait qui les aurait attirées, les lampes de poches que se parent vendaient ne fonctionnaient pas plus que sa montre alors qui y avait également inséré plusieurs jeux de piles neuves. Quand il avait aperçu enfin la lumière accueillante du feu, il s’était senti enfin réconforté par le fait de savoir quil y avait un autre survivant dans le village, mais il avait tout de même préféré être prudent dans son approche. .

 

- Et ton… pouvoir ? demanda Ben ?

 

- Pouvoir ? Quel pouvoir ?

 

- Marion en a un elle aussi. Moi je peux faire bouger la terre, le feu et l’eau. Regarde ! !

 

Il entama alors une série de petits mouvements brefs avec ses  doigts. Guy vit alors avec stupéfaction une langue de feu sortir du brasier devant lui. Un fin ruban flamboyant se forma et approchât de son visage. Puis, les doigts du jeune garçon firent un mouvement de moulinet, et le ruban commença à s’enrouler sur lui-même, dans un hypnotique ballet dansant. Sa course s’accéléra, s’approchant et reculant au rythme des crépitements du feu, puis il s’écarta soudain du visage du jeune homme en direction du brasier, et percuta la casserole posée à quelques centimètres des pieds de Guy.

 

Dans un cliquaillement qui aurait réveillé la totalité des habitants du collège si ça avait encore été possible, la gamelle s’écrasa encore fumante quelques mètres plus loin, transpercée de part en part par le projectile enflammé.

 

- Ouuups ! ! s’exclama Ben, désolé.

 

Guy suivi l’ustensile du regard, subjugué par les flammèches, puis il dévisagea le garçon, à la fois craintif et amusé par l’étonnant spectacle qu’il venait de vivre.

 

- C’est… spectaculaire ! ! s’écria t-il, et Marion peut faire de même avec les éléments?

 

- Non, pour elle, c’est un peu différent. Elle te montrera plus tard. D’ailleurs tu ne vas pas tarder à la voir, c’est l’heure  pour elle de prendre son tour de garde. Je vais aller la réveiller.

 

Guy était prêt à protester, et à prétendre vouloir effectuer le prochain quart, mais il se rendit vite compte qu’il en serait bien incapable. Il attendit donc sagement l’arrivée de la Belle bien au chaud auprès du feu. Il aurait refusé de l’admettre à quiconque, et surtout pas à Laurian mais il était également pressé de revoir sa charmante compagne de classe.

 

Alors qu’il commençait à s’assoupir, réchauffé et bercé par la chaleur du brasier et les souvenirs apaisants qu’il avait à la pensée de Marion, une étrange sensation le fit sortir de son demi-sommeil.

 

 

*

**

 

 

Une langue rugueuse et moite venait d’entrer en contact avec le visage de Guy, le soulevant presque de son siège. Il sursauta et fit instinctivement un bond sur le côté, se relevant rapidement et adoptant une pose défensive. Il  vit alors une énorme truffe noire se dresser devant lui, et entendit un doux ronronnement. Il abaissa spontanément sa garde.

 

Blanche Neige s’écarta alors pour laisser apparaître Marion. La jeune fille, encore sous le coup de sa trop courte nuit, n’avait pas reconnu Guy au premier coup d’œil et s’était retranchée derrière la présence de son animal de compagnie. Lorsqu’elle reconnut l’adolescent, sa méfiance retomba. Guy s’avança vers elle les bras grands ouverts.

 

- Marion, c’est bien toi ! ! Je me suis tant inquiété après ce qui t’est arrivé ! ! Tu vas bien ? ?

 

Il la prit dans ses bras et la serra si fort qu’elle en eut le souffle coupé. Lorsque son étreinte se relâcha, Marion sentit ses joues s’empourprer, et la chaleur lui monter au visage. Elle étreignit à son tour le jeune homme, pleine de la douceur dont elle pouvait faire preuve dans un moment aussi tragique que celui qu’ils vivaient actuellement.

 

- Guy ! murmura-t-elle comme si elle se parlait à elle même, c’est si bon de te savoir en vie. Comment te sens-tu ? Comment es-tu arrivé ici ? Sais-tu où sont nos parents ?

 

- Ca va Marion, calme-toi, tout va bien. Je vais t’expliquer, mais viens d’abord près du feu, il ne fait pas très chaud cette nuit.

 

Sans que les adolescents n’en aient pris conscience, Blanche Neige s’était positionnée de manière à monter la garde, laissant à sa maîtresse et à son ami la possibilité de rester près du feu pour discuter. Elle observait la nuit noire avec toute l’attention qu’un félin chef de meute pouvait donner lorsque son tour de garde était arrivé, effectuant des allers-retours autour d’une ligne de défense qu’elle avait tracé instinctivement.

 

- Ben m’a raconté vos déboires d’aujourd’hui. J’ai bien peur que les nouvelles ne soient pas meilleures de mon côté. J’ai vu à peu près les mêmes choses que vous : de la neige, plus d’électricité ni de téléphone, un Homme-chien-cannibale,  des grosses araignées, et maintenant, un chat géant et une jolie fille possédant des pouvoirs paraît-il! ! On se croirait presque dans une de ces mauvaises série télé de science-fiction dont on nous abreuve sur les chaînes spécialisées.

 

- Sauf que cette fois c’est bien réel ! répliqua Marion, Les araignées sont bien devenues énormes, les adultes ont bien disparu, et nous avons bien développé une sorte de pouvoir. Même si c’est difficile à expliquer et que j’ai encore moi-même du mal à l’admettre, il s’est passé quelque chose d’étrange la nuit dernière qui nous donné une capacité à nous défendre Ben et moi.

 

- Ben m’a fait une démonstration de manipulation de feu, et c’est plutôt impressionnant. La casserole ne s’en remettra peut-être jamais, dit-il en pouffant de rire.

 

- Ne te moque pas Ben, c’est du sérieux ! Je ne sais pas comment j’ai fait, mais je m’en suis sortie grâce à ça contre les araignées tout à l’heure. Et aussi grâce à Blanche Neige je dois avouer.

 

A la simple évocation de son nom, le félin ronronna et remua la queue dans tous les sens. Il vint alors se rapprocher de Marion et s’allongea à ses côtés, frottant affectueusement sa tête contre les jambes de la jeune fille tout en continuant à scruter les environs attentivement.

 

- Explique-moi ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu peux bouger les objets, les faire disparaître ou un truc comme ça ? Est-ce que c’est lié à ce qu’il t’est arrivé l’autre jour ? demanda Guy.

 

- Je ne sais pas vraiment l’expliquer, mais depuis quelques temps, je ressentais par moment une forte impression de malaise sans savoir pourquoi. Et puis l’autre fois, en arrivant au collège, cette sensation a été vraiment très forte. J’ai vraiment eu l’impression qu’on m’agressait, mais pas physiquement, c’était comme des attaques… psychiques je crois. Puis je ne me souviens juste que d’une sensation de forte chaleur qui s’est dégagée sous forme d’onde du bout de mes doigts, et de Jean qui volait en direction du mur, après c’est le noir complet.

 

Marion venait de prendre conscience que son expérience avec les araignées n’était pas la première. Elle n’en avait gardé qu’un vague souvenir, jusqu’à présent, mais la vérité se présentait à elle.

 

- Oui, c’est ça reprit-elle, avec Jean je me suis sentie agressée, et j’ai repoussé cette attaque avec les mains. Pareil avec les araignées, sauf que là, j’ai senti mes forces me quitter un peu plus à chaque fois que j’ai lancé une onde. Guy, je crois que je commence à comprendre.

La jeune fille se leva brutalement. Blanche Neige, surprise, se dressa en hérissant les poils de son dos, feulant à tout va.

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