Chapitre 4. Retrouvailles

4.

Retrouvailles

 

 

La panthère faisait barrière entre Marion et les araignées, la protégeant de leurs attaques furieuses et répétées. Chacune d’entre elles finissait découpée par les pattes du félin ou disloquée par ses crocs acérés. Certaines finissaient même écrasées sous son poids, piétinées par ses énormes pattes, voire même propulsées à plusieurs mètres en arrière d’un simple coup de tête. La jeune fille, recroquevillée derrière son sauveteur inattendu, en profita pour faire un point sur la situation. Dans un premier temps, elle sortit une barre chocolatée de son sac. Elle l’engloutit en quelques bouchées avant d’en avaler une seconde et retrouva très vite un peu d’énergie.

Reculant jusqu’au côté opposé de la route, elle observa le fauve. Ses poils d’un noir brillant rappelaient l’Obsidienne, sa tête devait arriver environ à la poitrine de Marion. Il enchaînait les coups de pattes et de gueule sans faiblir, ne laissant aucune ouverture à ses agresseurs. Face à une telle furie, les araignées n’eurent d’autre choix que celui de se replier, recevant encore des coups de griffes et de crocs qui en laissèrent quelques-unes avec une patte ou un pédipalpe en moins.

Le félidé fit quelques bonds en avant pour effrayer les dernières récalcitrantes avant de se retourner lentement vers l’adolescente. En y regardant avec plus d’attention, la bête était plus fine que ce qu’elle avait paru à Marion lors de son premier coup d’œil. Ses oreilles étaient pointues, et non rondes. Alors que leurs regards allaient se croiser, Marion comprit enfin.

- Blanche Neige ? Interrogea-t-elle ? Blanche Neige, c’est bien toi ?

En guise de réponse, l’immense chat ronronna, remuant lentement la queue pour signifier à sa maîtresse qu’elle était dans le vrai. Marion lui sauta au cou, heureuse d’avoir enfin retrouvé une partie de sa vie d’avant.  Il la gratifia d’une lèche affectueuse sur la joue, la faisant reculer de quelques pas sous l’effet puissant et rugueux de l’énorme langue.

Ce moment de joie dura plusieurs longues minutes. Ronronnements, caresses, gratouilles et autres chatouilles se succédèrent, puis Marion commença à regarder les blessures heureusement superficielles que le matou avait reçues lors de son affrontement. Elle espérait néanmoins secrètement que les araignées n’étaient pas venimeuses mais se garda bien de l’exprimer à voix haute, son chat l’ayant déjà surprise à plusieurs reprises par sa formidable capacité de compréhension. S’adressant à son animal de compagnie, l’adolescente lui proposa de reprendre la route, il leur fallait en effet continuer en direction du collège avant que la nuit ne tombe. Qui sait ce qu’elle pourrait réserver à deux vagabonds à la recherche de leur passé ?

Le bâtiment n’était plus très loin, mais la pénombre commençait déjà à tomber, et son combat avec les araignées l’avait épuisée. Un peu de chaleur et un repas leur feraient le plus grand bien à tous les deux, d’autant qu’elle était toujours intimement persuadée qu’elle pourrait trouver tout cela dans la cantine du complexe scolaire. Laurian les attendrait même avec un bon repas, ça ne faisait aucun doute.

Revigorée grâce à la compagnie de son chat, elle reprit donc la route, Blanche Neige à ses côtés, dans la blancheur du crépuscule. Elle se remémorait les heureux moments qu’ils avaient passés ensemble. Tant de tendres câlins, de jeux, de joies ou de peines partagées. Blanche Neige était plus qu’un animal de compagnie à présent. Avec le temps, Marion et elle étaient devenues de véritables complices capables de se comprendre d’un simple regard. Tous ces souvenirs semblant resurgir d’une autre époque empreinte de nostalgie lui firent monter les larmes aux yeux.

Perdue dans ses pensées, Marion ne s’était pas rendu compte qu’elles avaient parcouru le restant du chemin. Elles étaient arrivées au pied de la grande grille blanche, celle-là même qu’elle franchissait habituellement deux fois par jour pour aller en cours, ou reprendre l’autocar. A la place habituelle des bus, sur le parking il n’y avait plus à présent qu’un grand vide surplombant une énorme flaque de liquide métallique reflétant le complexe scolaire, mais la jeune fille n’y prêta pas attention.

En regardant à travers la barrière, elle put voir que le bâtiment administratif avait subi lui aussi des dégâts importants. Là encore, les vitres avaient volé en éclats, le lierre recouvrait une bonne partie des murs, l’immeuble semblait à l’abandon depuis des années. Elle jeta un œil vers la bâtisse scolaire, qui donnait exactement la même impression, les rares rideaux des salles de classes battaient aux vents, en lambeaux, des arbustes avaient même commencé à pousser sur les toits plats des édifices.

Avec un brin d’inquiétude, Marion poussa la lourde barrière, et pénétra dans l’enceinte du collège. Prudemment, comme pour ne pas éveiller d’hypothétiques présences pouvant roder dans les environs, elle descendit l’allée en direction de la cuisine, dans l’espoir d’y trouver un peu de vie, de chaleur et de repos, mais surtout Laurian.

Alors qu’elle approchait de la salle de cuisine, elle entendit des bruits assourdissants provenant de l’intérieur. D’abord celui de casseroles tombant au sol, puis un grognement plaintif. Immédiatement suivie par Blanche Neige, elle se mit à courir sans réfléchir vers la porte la plus proche, et entra dans le réfectoire des professeurs. Les chaises et tables y avaient été renversées par le vent, et c’est avec l’agilité que lui avait donnée son entraînement de gymnaste qu’elle les franchit. Elle tourna à gauche après la porte, longeant le long self en inox qui avait perdu de son éclat avec le temps. Blanche Neige fut tellement surprise par ce changement de direction qu’il lui fallut quelques enjambées pour réagir et c’est en dérapant sur ses quatre pattes qu’elle se remit dans la bonne direction.

Arrivée au niveau de la salle de préparation, Marion tourna encore à gauche, pour tomber sur un spectacle qu’elle ne s’attendait pas à voir ici. Son chat et elles stoppèrent net, le spectacle s’offrant devant elles les rendant incrédules. Marion ouvrit des yeux grands comme des billes alors que Blanche Neige hérissa le poil et feula.

*

**

Devant elles, Laurian et un petit garçon étaient affairés à l’extinction d’un feu. Le brasier avait pris au niveau des torchons et commençait à remonter le long du support qui servait à les faire sécher. Laurian jetait de l’eau sur la fournaise à l’aide d’une grosse louche qu’il avait décrochée du présentoir. De son côté, le garçonnet faisait des grands mouvements avec les bras. L’eau apparut par la porte voisine comme par magie à environ un mètre cinquante du sol et s’abattit avec violence sur l’incendie naissant, l’éteignant d’un seul coup et noyant les deux garçons par la même occasion.

Marion regarda la scène avec incrédulité, les bras ballants le long de son corps. Son chat s’était replié derrière elle par peur des flammes ou peut-être des éclaboussures. Quoi qu’il vienne de se passer, elle n’avait pas compris pourquoi ni comment de l’eau pouvait flotter dans l’air.

- Euuuuh, quelqu’un m’explique ? Balbutia t elle ?

- Marion ! S’exclama Laurian en se dirigeant vers elle, c’est si bon de te voir !

Il la serra fortement contre lui, heureux de pouvoir la revoir. Elle lui rendit affectueusement son étreinte, caressant son dos musclé et trempé. Puis, pris d’un embarras soudain,  tous deux se relâchèrent et s’éloignèrent en rougissant, gênés par ce qui venait de se passer.

- Laurian, qu’est ce qui se passe, qu’est-ce qui vous est arrivé ? Où sont les autres, demanda la jeune fille ?

- Bonnes questions ! Répondit Laurian. Et toi, tu es qui ? dit-il en s’adressant au plus jeune.

- Moi c’est Ben. Répondit-il, on dirait que je viens de te sortir d’une bien mauvaise situation.

- En foutant le feu partout, mais c’est vrai, tu m’as sauvé la vie sur ce coup là.

- Oui, bah désolé, je ne maîtrise pas encore bien. Mais ne vous inquiétez pas, je m’améliore, ce matin je n’étais même pas capable de…

- Euuuuh, dites les garçons, vous n’auriez pas la possibilité de  discuter de ça devant un casse croûte ?

Les deux garçons réagirent en même temps. Après s’être séché, Laurian alla chercher une grosse boîte de raviolis dans la réserve, et la posa sur le feu. Puis, par habitude, se rendit au self pour y prendre couverts et verres. Dans un premier temps, ils décidèrent de s’installer dans le réfectoire comme ils le faisaient tous les jours, mais changèrent d’avis, fuyant la température trop basse de l’immense pièce dénuée de vitres. C’est finalement près des fourneaux qu’ils s’installèrent pour pique-niquer, non loin des restes encore fumants du mutant, mais surtout des réchauds distillant leurs douce chaleur.

Ben commença son histoire. Ce petit bonhomme de 8 ans les regardait de ses yeux noirs. On pouvait distinguer quelques mèches de cheveux bruns dépasser de son bonnet. C’était d’ailleurs le seul vêtement chaud qu’il portait, il était vêtu en effet d’un simple jean trempé par la neige et d’un pull mi-saison tout juste à sa taille.

Il habitait la Lonille, à la sortie du village. Il n’avait pas trouvé trace de sa famille ce matin, alors, sans vraiment savoir que faire, il s’était mis en route vers l’école primaire. Cette dernière étant infestée d’araignées, il avait continué vers le collège avant de trouver Laurian aux prises avec le mutant. Tout en racontant son histoire, il avait sentit les larmes lui monter aux yeux, et avait tant bien que mal tenté de les refouler.

- Voilà, vous savez tout, dit-il en sanglotant. Ne pouvant plus se retenir, il éclata en sanglots.

- Et ton… Pouvoir ?

- Je ne sais pas, j’ai découvert ça par hasard ce matin. Je peux faire bouger les éléments, tu en as eu un aperçu avec l’eau et le feu, mais j’ai réussi à faire bouger un peu de terre ce matin. Par contre, ça ne s’était pas manifesté aussi fort que tout à l’heure.

- Moi aussi il m’est arrivé le même genre de chose, dit Marion, j’ai pu créer des sortes d’ondes qui ont repoussé les araignées à l’école.

Marion expliqua alors aux autres le déroulement de sa journée. Sa vaine recherche de sa famille, ses retrouvailles avec Blanche Neige, et sa conviction que Laurian se trouverait ici. Elle s’empourpra à l’évocation de ce dernier point, ce que remarqua instantanément Laurian, non sans un certain contentement.

L’adolescent passa également ensuite à la description de ces dernières heures, et tous s’arrêtèrent sur son altercation avec l’humanoïde.

- J’en ai vu un autre ! S’exclama Ben, ces trucs là sont dangereux, je l’ai vu tuer Delphine, la fille de la fleuriste sur la Grand Place. Il l’a…mangée.

Le flot de ses larmes redoubla à l’évocation de l’horreur qu’il avait vécue. On devinait également sans mal un certain dégoût qui aurait fait vomir les plus forts des adultes, mais ça, c’était avant les événements de ce jour.

- Et toi Laurian, tu as pu développer un pouvoir quelconque ? reprit-il en sanglotant.

- Pas à ma connaissance, répondit-il avec un brin de jalousie dans la voix.

Le souper terminé, les enfants entreprirent de procéder à une inspection minutieuse de la cuisine et de la réserve. Etant en pleine période de vacances, celle-ci était vide de produits frais. Les conserves étaient par contre présentes en quantité : Fruits et légumes, raviolis, mais aussi quelques pâtés en conserve. On pouvait y trouver également pléthore de féculents, pâtes et semoule. Les congélateurs, bien que n’étant plus alimentés, contenaient encore un peu de viande et de poisson livrés de la veille, de quoi tenir quelques jours si la température ne remontait pas. De toute façon la neige permettrait de garder la température au minimum pendant encore un bon moment si besoin était.

Une fois l’inspection terminée, chacun alla faire ses ablutions, puis ils décidèrent de dormir ensemble sous le tunnel de la machine à laver. Laurian prit l’initiative d’instaurer un tour de garde, pour ne pas tomber au dépourvu en cas d’attaque humanoïde ou arachnide, et c’est tout naturellement qu’il en prit le premier quart, étant de loin le moins fatigué et le plus résistant des trois.

Les premières heures passèrent sans incident, le calme de la nuit noire et le bruissement soporifique des arbres avaient tendance à bercer Laurian, mais après une journée comme celle qu’il venait de vivre, rien de plus normal que d’être épuisé. Le ciel était maintenant totalement dégagé, laissant apparaître un tapis étoilé dans la nuit noire. Comme à son habitude et pour se garder éveillé, l’adolescent prit plaisir à reconnaître les constellations, traçant des lignes imaginaires de ses mains pour relier les astres. Trois heures après que ses comparses se soient couchés, il alla réveiller Ben, pour qu’il prenne la relève et prit enfin un repos bien mérité après cette journée riche en événements.

Encore à moitié endormi, Ben entama alors le guet près de la porte de leur refuge. La nuit calme et l’inaction le refroidit rapidement, il n’avait pas le même intérêt que Laurian pour les étoiles, ce n’était donc pas de ce côté qu’il lui fallait porter son attention pour rester éveiller. Il avait froid mais même si les réchauds pouvaient être mis en service, le petit groupe avaient convenu de préserver au maximum les ressources dont il disposait, au moins le temps d’en apprendre un peu plus sur les évènements étranges qui s’étaient produits depuis la nuit dernière..

Ben décida alors de déneiger devant l’entrée de la cuisine. Là, il pourrait ensuite allumer un petit feu à l’aide du briquet qu’il avait en poche, et à secondé par son pouvoir. Il récupéra quelques cagettes dans la réserve, pris l’initiative de soulager un balais de son manche cassé et ajouta quelques morceaux de chaises qu’il avait récupéré du réfectoire. Finalement, il mit le feu au tas de bois. Celui-ci prit immédiatement grâce à ses pouvoirs. Au bout de quelques minutes, le petit garçon était réchauffé.

Mais si le brasier était considéré comme une providence pour Ben, il n’apporta pas que de la chaleur.

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