Chapitre 3. Danger

 

3.

Danger

 

 

L’épaisse couche de neige rendait la progression de Marion hasardeuse. Elle avait choisi d’emprunter la route principale, dans l’espoir d’y croiser un véhicule ou un autre survivant, mais elle s’était vite résignée. La poudreuse était aussi épaisse ici que dans les champs, et aucunes traces de pas ou de pneus ne trahissait la présence d’une quelconque vie humaine ou animale.

 

Elle ne prit conscience qu’au bout de quelques minutes que les habitations qui longeaient la route semblaient abandonnées depuis de longues années. La végétation avait repris ses droits, recouvrant les murs d’un épais manteau de branches de lierre. Les arbres aux alentours lui semblaient  bien plus grands et plus volumineux que lors de son dernier passage, bien que l’absence de feuilles due à la saison ait pu faire penser le contraire au premier coup d’oeil. Ici ou là, on pouvait voir des murs lézardés, des boiseries écaillées tomber en morceaux et un nombre incalculable de vitres cassées sur les fenêtres. Quelques volets battaient au vent, marquant le tempo d’une funèbre tragédie.

 

Marion essaya tant bien que mal d’accélérer la cadence. Il faisait très froid et son épais manteau ne suffisait pas à la protéger tout à fait des rafales mordantes. A plusieurs reprises, elle s’enfonça profondément dans la neige, jusqu’à mi-mollet. La poudreuse pénétrant ses bottes la glaça encore un peu plus, elle ne sentait plus ses doigts de pieds. Au bout de plusieurs heures d’une laborieuse progression, elle atteignit enfin Huliers, épuisée, gelée et trempée par la neige. Le village semblait également à l’abandon, tout aussi silencieux que celui qu’elle avait quitté plus tôt dans la journée. Le silence qui l’entourait était loin de la rassurer.

 

En arrivant sur la place principale, vide de toute vie également, elle pensa tout d’abord continuer tout droit, en direction du magasin des parents de Guy. Peut-être serait-il là aujourd’hui, lui qui était toujours présent en toutes circonstances pour aider ses pairs ? Elle y renonça néanmoins. Plus vite serait-elle arrivée au collège, plus vite pourrait-elle voir Laurian. Lui serait là, il l’attendrait, elle en était persuadée, au plus profond d’elle et rien que cette pensée lui réchauffa le cœur.

 

Elle tourna donc à gauche, en direction de Bougne, et se prépara à affronter la grande côte qui s’offrait à ses yeux, la rue Jules Fry. Cette montée n’était pas véritablement impressionnante, loin de là. On pouvait trouver bien pire au sein des Sept Vallées, mais avec cette neige, ça n’allait pas être de la tarte pour arriver jusque là haut, d’autant que les quelques heures qu’elle venait de passer à batailler avec une météo exécrable l’avaient déjà fortement affaiblie.

 

Elle remonta sa capuche pour se donner du courage puis entama la longue ascension. Sur sa gauche, le garage du village ne laissait plus paraître aucun signe de vie lui non plus. La grande porte était ouverte, laissant apercevoir les ponts de levage et autres équilibreuses. Les voitures et carcasses présentes habituellement sur le parking étaient curieusement absentes, comme tous les véhicules qu’elle aurait dû voir sur les bords de route, remarqua-t-elle. A leur place, on pouvait y distinguer une sorte de mare de métal liquide reflétant timidement la lumière blafarde du jour, c’était comme si les automobiles avaient fondu. Marion ne s’attarda pas pour autant sur cette nouvelle énigme et elle poursuivit son chemin vers le collège.

 

Elle arriva au niveau de la pharmacie, sur sa droite. La grande vitrine était béante et la neige avait envahi toute la salle, recouvrant par endroit les étagères pleines de produits médicaux en tous genres. Marion entra dans la pièce et en profita pour remplir son sac avec ce qu’elle pensait être utile pour la suite de son aventure : Médicaments antidouleur, pansements et stick lèvre en tête. Elle entreprit le tour de l’arrière boutique, mais n’y trouva rien d’intéressant, sa connaissance pharmaceutique étant plus que limitée. Elle ne prit pas la peine d’explorer la maison attenante au fond de commerce, prédisant qu’elle n’y trouverai pas plus âme qui vive.

 

A sa sortie, elle se mit à nouveau en marche plus que jamais emmitouflée dans son manteau, le vent ayant redoublé d’ardeur depuis qu’elle était entrée dans le bâtiment. A ce moment là, elle n’avait pas encore vu les mouvements rapides qui s’opéraient dans la cour de l’école primaire, trop préoccupée qu’elle était à se protéger du froid. C’est en arrivant près de la grille que son attention fut attirée par une forme noire et vive. Puis par une autre, puis une autre encore. Le vent et le froid piquant lui faisant plisser les yeux, elle n’arrivait pas à discerner correctement ni à reconnaître ces formes aux mouvements si rapides. Dans sa précipitation, elle n’avait pas pensé à s’équiper de lunettes de soleil, et la neige d’un blanc éclatant l’obligeait à garder ses fragiles yeux bleus presque fermés.

 

Et soudain, la curiosité fit place à l’horreur. A mesure que la forme s’approchait de la jeune fille, elle devenait plus distincte : la masse floue fit place aux deux segments d’un corps noir et velu montés sur huit pattes, envoyant valser la neige à plusieurs mètres à la ronde. L’ensemble devait faire environ la taille d’un avant-bras.

 

L’instinct de Marion lui fit faire quelques pas en arrière, mais l’effroi prenant le dessus, elle chuta lourdement en arrière, les pieds englués dans la poudreuse. L’araignée continuait sa rapide progression vers l’adolescente, elle semblait même la scruter de ses huit yeux gros comme des billes pour anticiper les moindres mouvements de sa proie et ne pas lui laisser la moindre chance déchapper à son étreinte mortelle.

 

Marion en était même certaine à présent, c’est bien vers elle que se précipitait le monstre, et sa vitesse ne cessait de croître malgré la neige. La chose était d’une habilité et d’une agilité déconcertante, elle semblait flotter sur la neige sans s’y enfoncer. Les extrémités de ses pattes étaient recourbées comme des pieds munis de nombreux poils. Ses tarses lui permettaient de ne pas s’enfoncer dans la neige, et projetaient un nuage de poudreuse à chaque mouvement. Marion porta en tâtonnant la main à sa ceinture, à la recherche de son couteau, mais cette arme lui sembla bien dérisoire face à la menace qui s’approchait inexorablement.

 

Plus loin derrière, d’autres arachnides effectuaient un ballet incessant entre la cour et le préau de l’école. Marion pouvait voir des dizaines et des dizaines de monstres se succéder, certaines portant des objets divers et variés à l’aide de leurs pédipalpes, d’autres semblant s’attarder ensemble sur des masses indistinctes, d’autres encore restant immobiles et scrutant les environs. Cette vision d’effroi la fit ramper vers l’arrière, tellement terrorisée qu’elle en lâcha son couteau. Son attention se focalisa alors de nouveau sur la première, elle était de plus en plus proche. Un fourmillement passa soudainement le long du bras droit de la fillette jusque ses doigts, puis les fourmillements devinrent alors chaleur. Marion leva instinctivement sa main droite vers l’araignée, comme pour s’en protéger. La sensation de brûlure s’intensifia, obligeant la jeune fille à retirer ses gants. Machinalement, elle leva la paume et pointa le corps de l’araignée en suivant ses mouvements alors qu’elle n’était plus qu’à un mètre de son visage.

 

La vague de chaleur sortit alors de la main de Marion, créant un mouvement d’air, une sorte de vortex qui se dirigea droit vers le monstre pendant qu’il effectuait un bond prodigieux. La bête fut stoppée net, comme si elle avait percuté une vitre invisible à ses yeux, lui arrachant un cri perçant. Ses pédipalpes prirent un angle normalement impossible, brisés par le choc, puis après un infime laps de temps, l’araignée fut repoussée violemment en arrière, son corps désarticulé roulant jusqu’au pilier de l’entrée de l’école. En percutant le lourd pilier de béton de l’enceinte de l’école dans un craquement sinistre, son corps se recroquevilla sur lui-même, privé de vie.

 

Marion était incrédule, elle regardait ses ongles d’un œil interrogateur, constatant avec étonnement qu’ils n’étaient pas calcinés. Elle sentit alors son corps vaciller, et se vider de son énergie, comme après un effort trop important, la sueur lui coulait le long du dos et du visage, la glaçant jusqu’aux os. Elle reprit néanmoins très vite ses esprits et se redressa non sans mal, glissant à plusieurs reprises sur la neige fraîche. Elle tourna alors son regard vers l’école et constata avec horreur que de nombreuses autres araignées avaient cessé leurs tâches et tourné leur regard vers elle, attirées par les derniers cris de leur congénère. Plusieurs d’entres elles s’étaient même approchées à quelques mètres et ne prirent pas la peine de ralentir leur progression en passant devant le corps encore chaud de leur comparse. Prises d’une folie meurtrière, elles accéléraient même en direction de leur proie.

 

Prête à lutter pour sa survie, et suivant son instinct, la jeune fille leva alors la main vers l’araignée la plus proche, puis vers la seconde, puis vers la suivante encore. Elle répéta son geste encore et encore, au fur et à mesure que l’ennemi approchait. A chacun de ses mouvements, les arachnides indésirables furent fauchés en pleine progression, comme si une force invisible les repoussait. Une autre, puis une autre encore, Marion vacillait un peu plus à chaque fois. Elle sentait ses forces la quitter lentement alors que les assauts des êtres monstrueux ne semblaient vouloir cesser, se succédant les uns après les autres. Un rapide coup d’œil vers la cour de l’école ne la rassura pas, le flot incessant des araignées allait bientôt la submerger.

 

A bout de force, elle tomba à genoux, terrassant encore quelques monstruosités. Elle prit appui sur son bras gauche. Elle ne tiendrait plus longtemps, elle le savait, mais elle continuait néanmoins à repousser les assaillantes. Soudain, son corps la fit souffrir atrocement. Des violentes douleurs s’apparentant à des coups de couteaux lui lancinaient le ventre. Sa nuque se raidit et son crâne tambourinait, rendant les veines de ses tempes apparentes. Exténuée et résignée, elle posa la deuxième main au sol, attendant le coup fatal qui la délivrerait de ses souffrances. Ces dernières pensées se tournèrent vers sa famille et vers Laurian, qu’elle avait tant espéré retrouver. Alors que les meurtriers pédipalpes qui devaient mettre un terme à sa trop courte vie s’approchaient de son visage, elle sentit quelque chose près d’elle, une présence chaude et réconfortante. L’araignée ralentit, mais trop tard, son corps fut tranché en deux. La panthère noire avança alors entre Marion et ses assaillants.

 

 

*

**

 

 

Laurian s’écrasa douloureusement contre le mur carrelé avant de retomber au sol. La forme humanoïde n’avait eu aucun mal à parer son coup de poing avant de le soulever du sol et de l’envoyer voler comme elle l’aurait fait d’un simple fétu de paille.

 

La chose le regardait en poussant quelques grognements incompréhensibles. Ses yeux vitreux ne laissaient apparaitre que  très difficilement les pupilles. Elle inclinait la tête lentement de gauche à droite, profitant probablement du sordide spectacle que représentait un jeune homme recroquevillé sur lui-même dans le coin opposé de la pièce.

 

Dominant le garçon d’une bonne tête et demie, elle ressemblait à un homme de près de deux mètres dont la peau ample retombait en nombreux plis. Son visage, d’un blanc très pâle, était couvert de pustules blanchâtres laissant parfois suppurer un liquide visqueux. Elle grogna à nouveau et s’approcha lentement de Laurian, traînant le pied droit au sol sans parvenir à le soulever. Etrangement, elle portait les vêtements de travail des agents d’entretien du collège, un pantalon bleu foncé et une chemise à carreaux d’un blanc passé. Laurian, dans un éclair de lucidité, prit le temps d’analyser la situation en se relevant.

 

- Bon, de toute évidence ce Machin là n’est pas rapide, se dit-il,  par contre, il est diablement costaud. En tout cas, une chose est certaine, il ne me veut pas de bien, et il est entre la seule sortie de cette pièce et moi. Bon, on verra bien s’il fait encore le malin quand je lui aurai montré ça !

 

Laurian tendit la main vers sa ceinture laissant apparaître un petit sourire narquois au coin des lèvres, mais il découvrit bientôt horrifié que la hache n’y était plus. Elle en était tombée lorsque la chose l’avait soulevé de terre, et elle était à présent située juste derrière ses pieds. Le jeune garçon se reprit instantanément et observa alors l’ensemble de la pièce. Il n’y avait rien qui pourrait l’aider aux alentours. En fait, mis à par l’énorme lave vaisselle et son sac de couchage, il n’y avait rien du tout. Il allait falloir ruser et essayer de contourner l’obstacle qui se tenait devant la porte.

 

Prenant son courage à deux mains, Laurian arqua de toutes ses forces ces jambes contre le mur derrière lui pour s’élancer la tête la première vers l’humanoïde. Lorsqu’il eut atteint une vitesse qu’il considérait comme suffisante pour pouvoir le plaquer au sol, il tendit les bras à la façon d’un rugbyman en pleine course et hurla pour se donner du courage.Il courba alors le dos et en à peine une seconde, il atteignit son objectif.

 

Lorsqu’il percuta l’individu, ce dernier ne recula pas d’un centimètre, comme si ses jambes étaient rivées au sol. Laurian, le souffle coupé, sentit le contact de la chair flasque contre son visage, avant que ses jambes ne quittent terre. Le mutant le portait  maintenant à un mètre au-dessus du sol, le tenant par le haut de son manteau, et ce avec la seule force d’un bras. Puis, aussi facilement que s’il déplaçait une baguette de pain, il approcha le visage de l’adolescent contre le sien.

 

Laurian sentit le souffle du monstre, sur son visage, son odeur fétide lui provoquant un haut-le-cœur. Les yeux vitreux qui le scrutaient lui paraissaient être ceux d’une personne qu’il avait déjà croisée auparavant. Son visage s’approchait encore des pustules rougeâtres, il était à court d’idée, piégé. Sentant sa dernière heure arriver, il tenta un baroud d’honneur, et porta violemment un coup de pied dans le bas ventre du monstre.

 

Il sentit alors l’étreinte fatale se relâcher, et retomba lourdement au sol les bras en avant. Dans un mouvement de réflexe, il recula contre le mur de la pièce dérapant sur le sol froid. En se recroquevillant, les bras croisés contre son torse en signe de défense, il leva les yeux vers l’humanoïde.

 

A sa grande surprise, il vit la chose agiter la tête dans tous les sens et regarder autour de lui, comme si elle était importunée par un quelconque insecte volant. Elle essayait de le chasser en faisant des grands moulinets avec ses bras flasques. A l’évidence, ce n’était pas son coup bat qui avait détourné l’attention du mutant, mais une ondulation translucide qui serpentait autour de sa tête, le percutant de temps à autre.

 

Ça ressemblait à de l’eau, comme un tuyau d’arrosage se déplaçant dans l’air, mais sans la gaine. En regardant de plus près, Laurian aurait vu qu’il s’agissait véritablement d’eau. Des petits filets scintillant sortaient de la machine à laver, se réunissant pour n’en former qu’un seul qui se tortillait autour du monstre.  Visiblement, le mouvement incessant de ce ruban aquatique commençait d’ailleurs sérieusement à l’agacer. Gesticulant, et sautillant, l’obstacle que représentait le Machin Difforme commençait à reculer hors de la pièce.

 

Du coin de l’œil, Laurian aperçut alors un visage enfantin. Grimpé au-dessus des bains-marie dans la cuisine, ce dernier toisait sa proie du regard en effectuant des mouvements incohérents avec ses bras et les doigts. Lorsque le garçonnet se rendit enfin compte qu’il était observé, il leva les yeux vers l’adolescent.

 

- Ho ! Salut ! Dit-il, ne t’inquiète pas, j’ai la situation sous contrôle.

 

Il retourna alors à sa besogne. Le mutant reculait, il allait bientôt sortir de la laverie, promettant une libération bienvenue au jeune homme. Le fil liquide redoublait ses ardeurs, se dédoublant, se reformant, se dédoublant encore pour porter quelques coups et repousser sa cible plus loin encore. Et cela semblait porter ses fruits, la chose recula, recula encore. La porte était enfin accessible, offrant enfin une possibilité de sortie à Laurian.

 

Celui-ci ne bougea pas. Il observait le spectacle qui se déroulait sous ses yeux, subjugué par ce qu’il voyait. Les gestes du jeune garçon étaient en fait cohérents. Il guidait le Serpent aquatique, le faisant onduler et ondoyer à sa guise. A chaque écartement de doigt, la trombe d’eau devenait filets, harcelant encore et encore la masse de chair. Quand ils se repliaient, les filets redevenaient plus compacts, se regroupant parfois et frappant avec plus de force encore.

 

Lorsque le monstre, acculé, toucha la plaque de cuisson, Laurian vit une flamme sortir des brûleurs, comme guidée par une force invisible. Elle flotta lentement vers la tête du mutant, gagnant en intensité au fur et à mesure de sa progression. Quand le feu follet atteignit la chevelure de la chose, elle avait quasiment la taille d’un ballon de volley-ball. Immédiatement, cette dernière prit feu, embrasant les vêtements souillés et propageant les flammes à la totalité du corps de la « chose ».

Commentaires:

Laisser un commentaire

«
»