Chapitre 2. Seuls

2.

Seuls  

 

 

Marion ouvrit difficilement les yeux, ses paupières semblaient peser une tonne. Elle était frigorifiée, son corps entier était endolori, pire qu’à la suite d’un championnat de gymnastique. Lorsque sa vision fut enfin adaptée au manque de lumière et que l’excès de liquide lacrymal disparu enfin, elle s’aperçut que quelque chose n’allait pas dans sa chambre. Les carreaux des fenêtres étaient brisés, la neige envahissait le plancher, le vent faisait pénétrer des flocons dans toute la pièce. Même bien emmitouflée dans ses draps épais, le froid la pénétrait à travers son pyjama.

Grelottante, son premier réflexe fut de trouver des vêtements plus chauds, ce qu’elle fit avec difficulté. Ses jambes étaient ankylosées et avaient du mal à la porter, le froid du sol n’arrangeant en rien sa progression vers l’armoire. Un pas après l’autre dans ces chaussons trempés, elle commença sa douloureuse avancée à travers la chambre. Au moins, le froid l’avait totalement réveillée à présent.

         Elle atteignit enfin son but, et prit le temps de choisir une tenue qui la réchaufferait rapidement. Elle se choisit un gros pull et un pantalon de Velour qu’elle s’empressa d’enfiler directement au dessus de son pyjama, une grosse paire de chaussettes et des baskets certes usagées, mais sèche. Ceci fait, elle s’emmitoufla dans une veste polaire puis une fois réchauffée, elle essaya de rassembler sa mémoire.

Que diable s’était-il passé ? Comment avait-elle atterri dans son lit ? Pourquoi sa chambre était-elle dans cet état ? Elle se dirigea machinalement vers le salon. Il faisait aussi froid dans le petit couloir sombre que dans sa chambre. Malgré ses nombreux appuis sur l’interrupteur,  les lumières refusaient de s’allumer. La maison n’était certes pas très grande, mais le manque de luminosité lui faisait défaut, son père le leur rappelait souvent. Trop de végétation entourant la bâtisse empêchait la lumière d’entrer, et le temps couvert ne faisait qu’aggraver la situation. Tout en continuant sa progression, elle appela sa famille.

- Papa ? ? Maman ? ? Pas de réponse.

- Yann ? ? ?  Jérémy ? ? ? Silence.

Elle entra dans le salon et marqua un temps d’arrêt à la porte. Portant une main vers sa bouche dans un signe de surprise, elle contempla un bien triste spectacle. Tout semblait désolation autour d’elle, la neige avait envahi la moitié de la pièce tapissant le sol d’un manteau de poudreuse d’une dizaine de centimètres, un courant d’air faisait voleter quelques papiers et journaux mêlés aux flocons. L’électricité n’y fonctionnait pas plus que dans le couloir.

Elle renouvela ses appels à plusieurs reprises, tous eurent le même résultat, la maison semblait vide de toute vie. Terrorisée, elle ne remarqua même pas le pantalon de jogging de son plus jeune frère traînant dans le coin de la pièce alors qu’elle courait dans le couloir. Elle hurla les prénoms des membres de sa famille en ouvrant les portes de toutes les pièces dans l’espoir d’y trouver une présence.

Personne ne répondit. Aucune trace de quiconque dans la maison, pas même Blanche Neige, le chat, d’ordinaire si attaché à la chaleur du foyer. Pas un bruit si ce n’était celui du crissement des branches que provoquait le vent traversant les arbres endormis et les grincements des huisseries malmenés par la tempête. Elle laissa tomber les bras le long de son corps, submergée par une vague de terreur mêlée d’incompréhension. Soudain, une lueur d’espoir s’empara d’elle. Elle s’élança vers la dépendance. Peut-être seraient-ils tous là ?

Oui, elle en était sûre, ils l’auraient certainement laissée se reposer pendant qu’ils cherchaient de quoi réparer les dégâts dans l’atelier de son père.

En ouvrant la porte de la remise, elle comprit immédiatement avec terreur qu’elle était aussi vide de toute vie que la maison. Elle se laissa tomber sur le sol froid de la pièce. Personne, pas un son, pas une présence, pas un chant d’oiseau. Rien ne semblait plus vivre dans cette petite ruelle de campagne. Seul le bruit du vent dans les peupliers rappelait à Marion que le temps ne s’était pas arrêté.

Avec un profond sentiment de  désespoir, elle remonta le long de la ruelle, visitant les unes après les autres les rares maisons qui la longeaient. Il n’y avait pas plus d’âme qui vive dans aucune d’entre elles, la neige semblait être le dernier habitant de chaque bâtisses. Les dégâts y étaient tout aussi importants, fenêtres brisées, volets battant. Abattue, elle se résolut à retourner vers son domicile après plusieurs heures de vaines recherches. Elle y ramassa quelques affaires, et entreprit de se réchauffer en allumant un feu. Qui sait, peut-être serait-elle repérée par quelqu’un ?

Le brasier produisit l’effet escompté, elle fut rapidement réchauffée, recroquevillée sur une elle-même. Elle profita de ce moment apaisant pour essayer de se remémorer les événements passés. L’école, le malaise, Jean qui s’approche,  Laurian – Il fallait qu’elle retrouve Laurian – puis l’ambulance, les médecins, la clinique, les infirmières, le bruit des appareils de contrôle. Juste des flashs, des bribes de souvenirs, un semblant de mémoire. Elle n’arrivait pas à se rappeler précisément. Sa chambre, sa famille inquiète autour d’elle, le noir, un éclair, le noir, des éclairs, le noir, des éclairs BLEUS, LE NOIR, BEAUCOUP D’ECLAIRS BLEUS ! ! ! !

Elle se mit à hurler. Elle avait peur, elle était même tériffiée… Elle ne se souvenait que partiellement des événements, mais ces éclairs revenaient sans cesse dans sa mémoire, s’imprimant devant ses paupières fermées un film sur un écran de cinéma. Les éclairs avaient envahi son crâne, comme s’ils étaient emprisonnés à l’intérieur de son cerveau. Ses doigts commençaient à chauffer et à fourmiller, la même perception que celle qu’elle avait ressentie l’autre jour. Mais quand était-ce, l’autre jour ? Quel jour était-il aujourd’hui ? ?

         La sensation de brûlure dans ses doigts la sortit rapidement de son cauchemar éveillé. Instinctivement, elle souffla dessus pour les refroidir. Pensant les avoir laissés trop près du feu pendant qu’elle était perdue dans ses pensées, elle n’y prêta pas plus attention. Elle eut soudainement une image en tête : Laurian. Elle devait retrouver Laurian à tout prix, lui, il saurait certainement quoi faire. Elle devait le retrouver, et elle devait le retrouver vite, très vite.

C’était décidé : elle allait rejoindre le village voisin et tenter de retrouver son ami. Mais pour cela, il lui fallait se préparer d’abord. Huliers n’était certes qu’à trois kilomètres de là, mais avec cette neige, ça n’allait pas être évident.

Rassemblant son courage, elle prit quelques vêtements de rechange, de la nourriture en conserves, des boissons sucrées et barres chocolatées, et bourra le tout dans un sac à dos de camping, le genre de modèle qui ressemble plus aux bardas militaires qu’à un sac à dos de jeune fille.

Elle chercha également la carabine de chasse de son père, dans la remise. Curieusement, elle ne la trouva pas à son emplacement habituel, même les cartouches avaient disparu. Elle fut déçue, mais après un moment de réflexion, elle se dit qu’elle ne saurait de toute façon pas s’en servir. Si elle devait s’armer, un grand couteau de cuisine ferait l’affaire. Elle récupéra donc un couteau à viande qu’elle garda à la taille, bien à l’abri dans son fourreau.

Elle prit ensuite la route, et au bout de quelques centaines de mètres, elle se retourna vers son foyer, la larme à l’œil. Au bout de quelques secondes, elle reprit sa progression le long de la ruelle jusqu’à la route principale. Ce fut là le début d’une longue aventure.

*

**

Laurian avait vécu toute la scène depuis sa chambre, dans le bâtiment administratif du collège. Le bruit strident des vitres qui éclatent l’avait sorti de son profond sommeil malgré son problème d’audition. Il était sorti rapidement de son lit douillet pour essayer de comprendre se qu’il se passait. D’abord, il avait vu le nuage sombre arrivant comme un raz de marée depuis le sud, puis la neige commençant à tomber ardemment. Enfin, les éclairs avaient ratissé tous les étages de l’école, telles des mains tâtonnant à la recherche d’une proie. Leur ballet incessant l’avait totalement subjugué. Il était presque hypnotisé par les mouvements inquiétants de la foudre.

Il avait vu de ses propres yeux Michel, le concierge se faire attraper, par un de ces ersatz de main, ne laissant derrière lui qu’un nuage de fumée et une veste en cuir. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé de lui échapper. L’homme, désespéré, avait enchaîné une course folle, zigzaguant entre les arbres, sautant par-dessus les capots des voitures en stationnement dans l’espoir d’échapper à son assaillant, mais en vain. Il avait fallu un long moment au garçon pour comprendre que son malheureux voisin avait été foudroyé, cela lui fit rendre le souper de la veille.

Ses parents n’étaient pas présents ce matin-là. Ils étaient partis à Bougne très tôt en vue de préparer le réveillon de Noël, la bourgade d’Huliers n’était pas assez importante pour qu’on ait pensé y installer un supermarché digne de ce nom. Il s’inquiétait pour eux. La route était longue jusqu’à la ville et la météo n’allait certainement pas arranger les choses. Toute cette neige, ces éclairs, et avec ce fichu téléphone qui ne captait plus rien, impossible de prendre des nouvelles. Mais après tout, même si ça ressemblait à la fin du monde, il était improbable qu’il se passe partout la même chose, ça devait être plus tranquille sur la ville.

- Une tempête de neige localisée, voilà ce que c’est ! dit-il tout haut, comme s’il n’était pas seul t qu’il voulait se convaincre lui même. Pas de panique, ça va passer aussi vite que c’est arrivé.

Et ce fut le cas. Peut-être avait-il été entendu par une Force puissante, une Force capable même de dominer les éléments ; la tempête et les éclairs disparurent soudainement, aussi vite qu’elle avait commencée, comme si leur abominable besogne était terminée.

Laurian se risqua à l’extérieur de chez lui; il frappa à la porte voisine : l’appartement de la directrice. Personne ne lui répondit. Il fit tourner doucement la poignée et entra dans le hall. Tout y était ravagé aussi. La neige avait envahi une bonne partie du logement, la foudre et le vent avaient renversé meubles et décorations en laissant ici ou là des traces de suie et de cendre. Il n’y avait pas plus de signes de vie ici que chez lui. Juste quelques vêtements encore fumants, lui rappelant le sort du malheureux concierge. L’appartement du pauvre Michel était dans le même état, morceaux de meubles incandescents sur tapis de neige balayé par le vent. Laurian ne prit même pas la peine de l’explorer entièrement, il avait compris qu’il n’y trouverait personne. Il lui fallait malgré tout savoir s’il restait des survivants, et s’il y en avait, il devait commencer par les salles de classe pour les trouver.

Lorsqu’il ouvrit la porte du bâtiment pour se rendre dans celui d’en face, la neige lui recouvrit les pieds les jusqu’à mi-mollet. De mémoire, il n’avait encore jamais vu une telle épaisseur de poudreuse à Huliers. Cela rendrait le retour de ses parents bien plus difficile, pensa-t-il. Il refoula ses larmes à la pensée de ses proches, et entreprit de faire le tour du bâtiment scolaire.

Sa recherche fut vaine. En cette période de vacances, il n’y avait en général que peu de monde au collège, juste le personnel d’entretien, mais il n’en trouva trace dans aucun des étages que comptait l’immeuble. Il continua sa recherche dans les cuisines, et les ateliers, mais en vain. Il prit alors conscience que la ferme voisine, d’ordinaire si vivante, ne produisait aucun bruit. Pas de beuglements, ni gloussements, pas de vrombissements de tracteurs ni de crissements de mécanique : le silence aurait été total si le vent ne balayait pas les arbres.

Laurian fut pris de panique, et retourna dans son appartement, cherchant désespérément à trouver un peu de réseau pour son téléphone, passant de la salle à la chambre, de la chambre à la cuisine, de la cuisine au salon, levant son appareil, le baissant, étendant les bras. Au bout de plusieurs longues minutes, il comprit que c’était inutile. Malgré tous ses efforts, son portable refusait d’afficher autre chose que «réseau indisponible». Il devrait faire sans ligne téléphonique. De même la couverture GPS était perdue et le Wi-Fi ne répondait pas. Reprenant un peu ses esprits, il se prépara des vêtements chauds, et toute la nourriture qu’il put trouver.

S’il devait passer un moment seul, autant que ce soit dans la cuisine de la cantine. Déjà, en l’absence d’électricité, les plaques de cuisson à gaz pourraient lui fournir un peu de lumière et le réchauffer. Ensuite, les petits vasistas des murs n’avaient que peu de chance de céder aux vents, ce qui était plutôt un bon point par ce froid. La neige n’avait pas pu pénétrer le bâtiment à cause de la solidité de ces minuscules hublots. Enfin, la réserve de nourriture de la cantine était située juste à côté et elle était, il le savait, fortement remplie en cette période de l’année. Son père, le cuisinier du collège avait en effet été livré la veille par ses fournisseurs, les congélateurs devaient être bien pleins.

- Un lieu stratégique qui permettrait de vivre confortablement des semaines, voir des mois, se dit-il, ironisant sur son propre sort.

Il ne croyait pas si bien dire…

Avant de partir rejoindre son abris de fortune, il prit également un sac de couchage dans l’armoire du cellier, son chargeur de téléphone, son PC portable « au cas où l’électricité reviendrait » et la trousse à pharmacie qui contenait quelques cachets antidouleur et le nécessaire pour les premiers soins. Il s’organisa comme il le put pour que tout ce qu’il souhaitait emmener rentre à l’intérieur du sac de couchage, et prit la direction de la sortie.

La cuisine était un vaste bâtiment constitué, normes obligent, de petites pièces fermées par de lourdes portes anti-feu, d’un long self, d’une réserve et d’un grand réfectoire. Ainsi, Laurian prit soin de s’aménager une couchette juste à côté de la grande machine à laver, sous le convoyeur d’entrée. Il avait  également vérifié que les douches fonctionnaient encore, mais  il savait que sans électricité, l’eau chaude ne tarderait pas à manquer. Au pire, il pourrait en faire chauffer une marmite sur un réchaud.

Ainsi faisant et sans le savoir, le jeune homme venait de se préparer à survivre pendant des mois. Il se rendrait compte par la suite qu’il n’avait jamais eu un aussi bon réflexe.

En passant devant la borne à incendie du réfectoire, il en avait décroché la lourde hache et l’avait passée à sa taille, se servant de sa ceinture pour maintien. Ainsi armé, il retourna enfin vers la plonge.

Alors qui contemplait son abri de fortune, il ne s’aperçut  pas que l’intensité des réchauds à gaz qu’il avait allumés plus tôt pour réchauffer la pièce augmentait à son passage, pas plus qu’il ne vit l’ombre s’approcher de lui…

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