Chapitre 1. Souvenirs

1.

Souvenirs

 

 

Le jour se levait sur la vaste plaine d’Huliers, le soleil  perçait non sans mal le tapis nuageux qui recouvrait le ciel, effaçant une nuit sans encombres supplémentaire. Il dispersait agréablement la douce chaleur de ses rayons sur le visage fatigué de la fillette.

 

- Encore une ! ! ! S’exclama Marion, exténuée mais satisfaite, pourvu que ce ne soit pas la dernière.

 

Derrière elle, une petite équipe de rescapés se réveillait avec peine, épuisée par de trop courtes nuits. On pouvait voir les cernes sous les yeux des enfants, la pâleur et la maigreur les rendaient cadavériques. Leurs gestes lents trahissaient leur envie de rester encore quelques heures à l’abri des bras de Morphée, bien au chaud sous leurs couvertures.

 

Il s’en était passé des nuits, depuis que la Grande Tempête avait bouleversé le petit monde d’Huliers, depuis que la jeune fille était devenue responsable du petit groupe de survivants. Il s’en était passé des événements, elle n’aurait pas  même osé les imaginer dans sa précédente vie, celle où elle était une simple collégienne de campagne. Elle aurait alors pensé à ce moment là qu’ils étaient tout simplement impossibles, irréels. Que ça ne pourrait jamais se produire.

Et pourtant…

 

 

*

**

 

 

Ce matin-là, il y a plus d’un an déjà, il y a des siècles pensait-elle, elle s’était apprêtée à rejoindre son collège dans la bourgade voisine. Comme tous les jours, elle s’était pomponnée, ravie à la seule idée de retrouver Laurian. Maquillage léger sur les paupières, un coup de crayon pour souligner ses magnifiques yeux turquoise, du rimmel pour accentuer son regard, un peu de fard à joue pour mettre en valeur ses pommettes : tout pour attirer le regard de celle qui faisait battre son cœur. Elle avait pris le car scolaire le cœur léger, accompagnée de ses deux frères, Yann et Jérémy, pour couvrir les quelques kilomètres que séparaient le petit village de Seruerp à celui d’Huliers

 

C’était une élève modèle, avec des résultats plus que satisfaisants. A quatorze ans, Marion était plutôt grande pour son âge, et la pratique du sport aidant, sa silhouette longiligne lui donnait un air plus âgé. Elle s’était préparée ce jour-là pour une exhibition de gymnastique, et elle savait qu’elle allait attirer les regards. Beaucoup de ces condisciples en effet, aimaient l’admirer : ses pupilles claires et sa chevelure blonde ne passaient pas inaperçues, un profil atypique pour la région, d’un genre qu’on rencontrait plus souvent dans les pays scandinaves. Mais loin de la rendre fière, ces petites attentions, ces regards soutenus et les chuchotements qui les accompagnaient la gênaient. Elle était en effet plutôt du genre timide, de celle qui préférait rester discrète.

 

A la descente du bus, alors qu’elle allait pénétrer dans l’enceinte du collège, elle avait ressenti quelque chose qu’elle n’aurait pu expliquer, un je-ne-sais-quoi qui avait effacé instantanément sa bonne humeur. C’était comme une sorte de malaise : sa tête lui semblait prise dans un étau. Les sons autours d’elles lui arrivaient comme étouffés. Ses yeux ne lui renvoyaient que des images troubles, elle ressentait des coups dans les côtes. Puis les haut-le-cœur apparurent et lui firent remonter un goût amer dans la bouche. Elle ne fut tirée de cet état second que par son frère qui lui tapait sur l’épaule pour lui demander d’avancer et de descendre du bus, sans même s’apercevoir de l’état dans lequel était sa sœur.

 

Ce n’était pas la première fois qu’elle se sentait mal à l’aise sans en avoir la véritable explication. La plupart du temps, elle avait juste ressenti une sensation désagréable. En règle générale, fermer les yeux quelques secondes et se secouer la tête mettaient fin instantanément à ces désagréments. Mais à l’instant présent, la sensation était tellement forte qu’elle se recroquevilla instinctivement sur elle-même, croisant les bras sur sa poitrine comme si elle voulait empêcher son cœur de quitter son torse. Ces douleurs lancinantes et inhabituelles étaient si fortes, qu’elles lui faisaient pousser des petits cris plaintifs.

 

Son jeune frère, Yann, insistant derrière elle pour la faire avancer, lui fit reprendre ses esprits, elle adopta aussitôt une attitude normale en s’excusant et reprit son chemin comme si rien ne s’était passé. Pourtant, tout ceci n’était qu’apparence. Ses oppressions pesantes ne disparurent pas pour autant avec le simple fait de marcher vers son école.

 

Pire encore, en plus des nausées elle sentait maintenant de la chaleur à l’extrémité de ses doigts, comme lorsqu’elle les exposait trop longtemps au feu de la cheminée les soirs de grand froid. Elle luttait à présent contre ses vertiges pour ne pas tomber et redoublait d’attention sur les sons qui l’entouraient pour pouvoir continuer à avancer comme si tout était normal.

 

Et soudain, alors qu’elle entrait dans la cour, Il était là, à seulement quelques pas d’elle. Laurian, dans son habituelle attitude légèrement désinvolte, était appuyé contre le mur du préau. Lâchant la conversation qu’il entretenait avec ses camarades, il avait tourné instinctivement son regard vers elle à l’instant même où Marion avait posé un pied dans la cour, comme si une sorte de sixième sens l’avait averti de sa présence.

 

Un petit sourire complice au coin des lèvres, un clin d’œil furtif partagé entre les deux adolescents, et les sensations désagréables qu’elle ressentait disparurent instantanément. Marion ne s’aperçut que ses doigts refroidissaient à grande vitesse, que lorsqu’ils provoquèrent des fourmillements qui lui remontaient jusqu’aux épaules et redescendaient jusque ses intestins. Ce ressentiment de Froid/Chaud qui l’envahissait peu à peu, la rendait euphorique.

 

- Tu es prête pour tout à l’heure ? 

 

Marion ne réagissait pas, elle regardait en direction de Laurian un sourire béat aux lèvres, perdue dans ses pensées, la tête lui tournant légèrement. Elle savourait l’instant présent, n’accordant que peu d’intérêt à ce qui se passait autour d’elle. Elle était passée en quelques secondes d’un état de mal être à un bonheur indescriptible, juste en croisant un regard. La voix la tira de son exhaltation.

 

- Marion, tu rêves ? Tu es prête pour la présentation ?

 

- Ho ! Salut Myriam. Excuse-moi, je ne suis pas en grande forme ce matin. Mais pas de problème, je serai prête pour ce midi.

 

- Impec ! ! Tu vas tout déchirer, comme d’hab. A tout’.

 

Myriam et Marion étaient à ce moment là bien loin de se douter du destin funeste qu’elles allaient devoir endurer.

 

En levant les yeux vers l’endroit où se trouvait Laurian quelques instants auparavant, Marion ne vit plus le jeune garçon. Sa sensation de mal être reprit alors de plus belle, la faisant vaciller. Sa tête la vrillait, mais il lui fallait pourtant lutter, refouler ce sentiment étrange qui semblait vouloir prendre possession de son âme et de son corps pour pouvoir participer à la représentation sportive.

 

Prise de haut-le-cœur, elle prit la direction des toilettes, difficilement, toujours vacillante, traversant la petite foule d’écoliers et croisant les regards indifférents. Ses jambes avaient beaucoup de mal  à la porter. Elle devait s’appuyer sur les murs pour ne pas tomber. Chaque pas lui semblait une corvée insurmontable, les nausées étaient de plus en plus oppressantes au fur et à mesure de sa laborieuse progression. Lorsqu’elle parvint enfin à son but, après plusieurs minutes de lutte contre son estomac, elle put enfin se rafraîchir au robinet.

 

Etre prête pour le gala de gymnastique lui semblait maintenant compromis. Il était plus qu’évident qu’elle n’arriverait jamais à tenir sur la poutre dans cet état, et encore moins à se réceptionner correctement sur les barres asymétriques. Non sans une certaine appréhension, elle songea à la suite d’une journée qu’elle avait souhaitée parfaite. Elle redoubla  alors d’efforts pour lutter contre son malaise, bien décidée à offrir un spectacle de gymnastique digne de son talent, un show qui resterait dans les annales, une représentation dont on parlerait pendant longtemps.

 

Pour autant, l’eau froide ruisselant sur son visage d’ange ne calma pas ses troubles.

Ses doigts la brûlaient atrocement.

Elle fut prise de tremblements, puis de violents spasmes.

Sa tête recommençait à la marteler et à tourner de plus belle.

Les nausées lui semblaient plus fortes, provoquant des douleurs abdominales.

Ses jambes vacillaient, la portant de plus en plus difficilement.

Un regard dans le miroir, un voile blanc devant ses yeux…

Elle s’effondra.

 

 

*

**

 

 

Mélie fut la première à entrer dans les toilettes. Elle y trouva Marion recroquevillée et toute tremblante, prostrée dans un coin de la pièce sous le lavabo. Sa première réaction, presque instinctive, fut d’interpeller un élève près d’elle pour qu’il donne l’alerte, puis, avec un calme olympien elle se rendit près de sa camarade. Elle lui prit la main et la tapota délicatement, espérant que ce geste ferait sortir sa camarade de sa torpeur.

 

- Marion, ça va ? ? Marion, dis-moi quelque chose, ouvre les yeux ! !

 

Marion ne répondit pas, elle n’allait pas bien du tout en fait. C’était bien plus fort que toutes les crises qu’elle avait connues jusqu’à ce jour. La sueur perlait sur son front, et son regard semblait vide, ses yeux étaient entourés de cernes d’un noir profond. Mélie, inquiète de ne pas avoir de réaction de la part de sa consœur perdit un peu de son sang-froid. Elle hurla.

 

- Au secours, quelqu’un ! ! ! ! AU SECOURS ! ! !

 

La fillette était d’un naturel à porter de l’aide des autres en toute circonstance mais sa condition physique ne l’aiderait pas beaucoup si Marion venait à perdre connaissance. Il faut dire qu’avec son mètre trente sept, elle était plutôt menue pour une fillette de onze ans. Son visage, presque entièrement masqué par ses longs cheveux blonds s’approcha de celui de Marion. Elle voulait entendre sa respiration, écouter les battements de son cœur,  sentir un souffle tiède sur sa peau. Tout ce qui pourrait lui donner le signe que son amie revenait à elle serait le bienvenu.

 

Plusieurs élèves étaient entrés dans les toilettes, certain par curiosité, d’autres cherchant l’occasion d’argumenter quelques sordides conversations. Jean, un grand costaud qui se prenait, à tort, pour le caïd du collège était de ceux-là. Il sortit même son téléphone portable dernier cri pour filmer la scène, histoire d’alimenter un peu son blog. Après quelques courtes minutes, l’entrée des toilettes fut complètement noire d’élèves.

 

Alors que la respiration de Marion devenait de plus en plus faible, Jean s’approcha au plus près des jeunes filles pour pouvoir capter les moindres détails du drame qui se jouait devant lui, n’hésitant pas à bousculer quelques-uns de ses compères. Il n’avait d’intérêt que pour ce qui se passait dans le coin de la pièce. Il essayait de cadrer au mieux la scène qu’il filmait devant lui. Avec un peu de buzz, il pourrait gagner pas mal de visiteurs sur son site, ce qui, il en était persuadé, l’aiderait à passer devant son éternel rival.

 

Trop occupé à régler la caméra de son téléphone, il ne vit pas Marion tourner brusquement son regard vide vers lui. Ses longs cheveux trempés de sueur et les cernes plus prononcés encore que quelques minutes plus tôt lui donnaient un air quasi cadavérique qui aurait pu donner peur à bien des adultes. Il ne vit pas non plus la main de la jeune fille pointer un doigt accusateur vers son visage.

 

Tout ce qu’il vit en relevant la tête de l’écran de son téléphone, c’est un mur de carrelage blanc qui se rapprochait de plus en plus vite de lui. Il n’eut même pas le temps de se rendre compte qu’il se déplaçait à un mètre au-dessus du sol avant de s’assommer sur le carrelage froid du mur d’en face.

 

En fait, tout s’était passé tellement vite, que personne n’avait véritablement prêté attention à ce qui venait de se passer, tous étant trop occupés à observer la belle Marion. Curieux, inquiets, de la voir en cette position si inhabituelle de faiblesse, aucun d’entre eux ne s’était préoccupé de Jean, personne n’avait porté le regard sur lui, trop habitués qu’ils étaient à le voir fanfaronner.

 

La jeune fille était de nouveau prostrée, la sueur commençait à tremper ses vêtements, ses spasmes redoublaient de violence, obligeant Mélie à se reculer de peur d’être frappée par les gestes inconscients que faisait son amie. Même si elle n’en avait été que faiblement lucide, l’effort qu’elle venait de produire l’avait épuisée encore un peu plus. Ses doigts lui semblaient braises, le reste de son corps glace. Elle s’affaissa sur le sol, incapable d’en supporter d’avantage. Grelottant, elle leva un regard vers Mélie, et dans un souffle  presque imperceptible la supplia presque :

        

- Aide… Moi… 

S’il… te plaît…

Ai…de…

Moi…

 

- Ne t’inquiète pas, ça va aller, lui répondit-elle en la serrant dans ses bras, les secours vont bientôt arriver. Tiens bon, je suis avec toi.

 

En fait de secours, ce fut Guy qui, alerté par les rumeurs, arriva sur place. Ce solide gaillard, déjà quinze ans au compteur, et au physique de rugbyman était connu de tous dans le village et dans les environs. Doté d’un naturel aimant, il n’aspirait qu’à aider les autres, et, de ce fait, tout le monde appréciait celui qu’ils appelaient «Le Grand Brun ».

 

Lors de son arrivée sur les lieux, tout le monde s’écarta naturellement pour lui faire place, pendant que Jean, de l’autre côté de la pièce, se relevait groggy. Tel un chef de tribu, le nouvel arrivant pris tout de suite le contrôle de la situation. Il rejoint Mélie auprès de Marion et s’inquiéta de la santé de cette dernière. En effet, à première vue, tout semblait laisser croire que la fillette allait de mal en pis. Ses tremblements, bien que moins violents n’en semblaient pas moins présents et son teint était devenu livide.

 

- Comment va t-elle ? qu’est-ce qu’elle a ? interrogea-t-il sans trahir sa propre inquiétude.

 

- Je  ne sais pas, je l’ai trouvée comme ça !  Où sont les profs ? Où est l’infirmière ? ? Elle a besoin d’aide ! !  Et vite ! ! !

 

- Ils ont été prévenus, ils arrivent, répondit Guy sans perdre son sang froid. En les attendant je vais tenter de faire sortir tout le monde.

 

Avec l’attitude d’un leader, Guy se leva, et repoussa la foule de curieux dehors, gardant son un calme naturel. Personne n’osait le contredire. Il s’expliquait fermement avec certains, calmement avec d’autres, repoussait plus brutalement les plus réticents. Jean suivit la foule, n’ayant pas encore véritablement pris conscience de ce qui lui était arrivé, si ce n’est qu’un bel hématome ornait sa joue droite.

 

Puis l’attention du Grand Brun fut attirée par le groupe qui accourait. Ce nouvel élément mit fin à toute discussion, tout le monde fit place nette. L’infirmière, un surveillant et le professeur d’Histoire arrivaient enfin, talonnés par Laurian, Myriam et la principale du collège. Une équipe de pompiers lourdement équipée fermait la marche emmenant un brancard dans sa marche forcée.

 

Mélie était restée près de la jeune fille, la serrant le plus possible dans ses bras pour pouvoir la réchauffer. A l’arrivée des secours, elle ne put lâcher la main de celle qu’elle considérait comme le modèle du collège. Elle se refusait de laisser sa camarade avec la seule compagnie d’inconnus. Sa présence fut néanmoins tolérée car elle seule semblait pouvoir apaiser Marion. Elle ne lâcha finalement sa camarade qu’à la porte de l’ambulance, après que le groupe eût traversé la cour du collège pour en rejoindre la sortie.

 

Lorsque Marion fut enfin évacuée par les pompiers, elle resta longuement à regarder le véhicule s’éloigner. Guy et Laurian vinrent la rejoindre, inquiets du sort que leur jeune amie allait devoir subir. Quelques flocons tombaient ça et là, comme pour rendre la scène plus froide encore, le véhicule devint de plus en plus flou avant de disparaître dans le brouillard verglaçant de l’hiver.

 

Dans le VSL, Marion s’éloignait vers le centre hospitalier de Bougne, le plus performant et le plus proche des centres médicaux, situé à quelques trente kilomètres de là. Alors que les infirmiers et médecins s’affairaient autour d’elle, elle sentait sa sensation de malaise la quitter. Elle n’avait plus froid à présent, elle ne tremblait plus. Ses doigts, même s’ils continuaient à fourmiller, n’étaient plus aussi douloureux. Ses intestins avaient finalement regagné leur place et leur gargouillis avaient cessé à la  faveur d’un grand calme.

 

C’était le 21 décembre, jour de fête au collège d’Huliers, et dernier jour avant les vacances. Marion, en s’éloignant vers la ville, était loin de se douter à ce moment là qu’elle ne reverrait jamais la plupart de ses amis. La Grande Tempête allait bientôt commencer…

 

 

 

 

 

 

 

 

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